Dès lors qu’il est sincèrement question d’effectuer une transition bas carbone ou de mettre en place une stratégie RSE, il est méthodologiquement raisonnable si ce n’est impératif de clarifier ses objectifs. Le Facteur 4 a servi de ligne directrice pour la politique climatique de l’Union Européenne à partir du début des années 2000. Il consiste à diviser par quatre ses émissions de CO2 d’ici à 2050 par rapport aux niveaux de 1990. Mais depuis quelques années c’est la notion de neutralité carbone qui l’a remplacé dans les rapports du GIEC et les discours européens. De quoi parle-t-on donc exactement ? Quelle différence ? Et quels sont les écueils à éviter ?

 

 

L’accumulation du carbone

Commençons par rappeler la nature globalement cumulative des émissions anthropiques de CO2.

Si certains gaz à effets de serre comme le méthane (CH4) ne restent que quelques années dans l’atmosphère, ce n’est pas le cas du CO2. Du fait de son interaction saisonnière avec la biosphère, le carbone a un cycle complexe. Mais globalement, c’est par sédimentation dans les océans ou absorption par certains sols qu’il sort pour de bon de l’atmosphère. Ce cycle émission-absorption prend de l’ordre d’un siècle. Cela a une conséquence majeure : instantanément arrêter nos émissions de carbone ne retire pas de l’atmosphère le CO2 déjà émis et donc la date à laquelle sera atteinte la neutralité carbone ne suffit pas à caractériser le réchauffement qui en découlera : la trajectoire vers la neutralité compte elle aussi !

Comme le GIEC l’explique dans son résumé à l’intention des décideurs : « Le cumul des émissions de CO2 détermine dans une large mesure la moyenne mondiale du réchauffement en surface vers la fin du XXIe siècle et au-delà. La plupart des caractéristiques du changement climatique persisteront pendant de nombreux siècles même si les émissions de CO2 sont arrêtées. L’inertie du changement climatique est considérable, de l’ordre de plusieurs siècles, et elle est due aux émissions de CO2 passées, actuelles et futures. »

On comprend donc que s’intéresser à la neutralité carbone, c’est s’intéresser à une trajectoire.

 

Définition de la neutralité carbone

Il nous faut maintenant définir cette neutralité carbone. Au cours des quelques dernières années, de plus en plus d’organisations privées se sont réclamées de cette neutralité carbone. Pourtant, il n’existe pas de définition claire de ce que signifie la neutralité carbone à l’échelle d’une organisation.

En effet, si l’on restreint le périmètre d’un bilan carbone à une entreprise, il suffirait pour celle-ci d’externaliser ses activités les plus polluantes pour diminuer en apparence son empreinte carbone. On pourrait alors s’intéresser à l’empreinte carbone de l’ensemble de la chaîne de valeur mais là encore, la diminution de l’empreinte carbone d’une filière peut avoir pour conséquence l’augmentation de l’empreinte d’une autre. La seule neutralité carbone scientifiquement définie est planétaire :

Il s’agit d’un équilibre planétaire entre les émissions de CO2 anthropiques et les absorptions de CO2 anthropiques. Stabiliser le système climatique passe donc par cette capacité à retirer chaque année de l’atmosphère autant de CO2 que l’humanité en a émis pour stopper l’accumulation actuelle. De plus, pour respecter l’objectif 2°C de réchauffement tel que définit par le GIEC, il faut que cette neutralité soit atteinte d’ici 2050. Et pour respecter les accords de Paris, il faut non seulement atteindre cet objectif de « net zéro carbone » suffisamment tôt, mais aussi réduire rapidement les émissions des autres gaz à effet de serre.

 

Net zéro, comment faire ?

Une initiative de neutralité a donc deux leviers à sa disposition : la réduction des émissions (à l’échelle globale !) et l’augmentation de l’absorption.

Il existe deux façons de réduire des émissions carbones. Déjà, l’efficacité énergétique qui progresse d’environ 1,5% par an d’après l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). Cependant, la croissance mondiale qui est proportionnelle à nos émissions carbones a pratiquement toujours été supérieure à ce chiffre depuis 1965 d’après la Banque Mondiale. La deuxième façon est de cesser les activités les plus polluantes mais le coût économique est beaucoup plus sévère, d’où l’idée pour certaines organisations de vouloir investir dans le deuxième levier : l’absorption.

Augmenter l’absorption planétaire de carbone implique d’augmenter la capacité des puits de carbone qui sont pour l’essentiel les forêts en phase de croissance, les tourbières et la toundra, et la sédimentation dans les océans. La géo-ingénierie permet la création de nouveaux puits artificiels. Cependant il n’existe pas à l’heure actuelle de méthode de géo-ingénierie applicable à l’échelle mondiale et ces techniques suscitent beaucoup de méfiance chez les climatologues, notamment parce que le système climatique est trop complexe pour qu’on puisse modéliser et prédire les effets que pourraient produire des techniques de géo-ingénierie à grande échelle.

Le puit de carbone le plus facilement renforçable est donc sans surprise la forêt. Et on assiste à une multiplication des initiatives du type « pour chaque achat un arbre planté ». La plantation d’arbres est devenue la figure de proue de la compensation carbone.

Pourtant, quand Air France déclare s’appuyer sur les travaux du GIEC pour faire de la compensation carbone afin de rendre certains de ses vols « neutres en carbone », cela provoque un scandale. Valérie Masson Delmotte, co-présidente du groupement n°1 du GIEC déclare sur Twitter : « Le GIEC ne fait pas de recommandation, et ne soutient pas ces options […] Merci de communiquer + clairement l’impact climat aux usagers, de mieux expliquer les potentiels et limites de vos actions de compensation, et d’éviter l’utilisation de la notion de « neutralité carbone » qui flirte ici avec le #greenwashing » ? Quel est donc le problème de la compensation carbone ?

 

Limites physiques de la compensation carbone

Il existe en fait beaucoup de critiques de la compensation carbone, notamment sur le manque de transparence et l’incitation au business as usual. Mais intéressons-nous ici particulièrement au cas de la reforestation, et montrons pourquoi la simple compensation en finançant la plantation d’arbres est une solution irréaliste.

Premièrement, planter une forêt ne suffit pas à séquestrer du carbone, encore faut-il que l’on ne remplace pas un puits de carbone déjà existant. Notamment, les prairies stockent beaucoup de carbone dans leur sol au point que dans certains cas, remplacer des prairies par des forêts peut engendrer des émissions nettes de CO2. Restent donc en substance les surfaces urbanisées et les surfaces agricoles. Or l’ONU prévoit une augmentation de la population mondiale jusqu’en 2100, donc une augmentation de la demande alimentaire et en logements qui se traduira inévitablement par une plus forte pression sur les surfaces. Notons également que le désir croissant d’une agriculture plus modérée, du moins en Europe, nécessite à volume constant de production une augmentation de la surface cultivée.

 

Enfin nous parlons bien ici de reforester des surfaces extrêmement étendues. Pour l’illustrer, le raisonnement que Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project, exposait en 2001 sur son blog, est reproduit en bas de page avec des données actualisées [1].

Ce calcul permet d’évaluer qu’il faudrait 3 milliards d’hectares de forêt en croissance supplémentaires pour compenser les émissions annuelles mondiales, soit environ 50 fois la superficie de la France, deux fois la surface agricole mondiale ou 21% des terres émergées. Ajoutons que cette forêt ne ferait que stabiliser la quantité de carbone dans l’atmosphère, pas la diminuer et que son action ne concernerait que le CO2 soit environ 65% de l’effet de serre anthropique. Enfin, une forêt cessant d’être un puit de carbone au bout d’environ 1 siècle, il faudrait replanter des surfaces supplémentaires au bout d’un siècle.

Il est donc évident que la plantation d’arbres pour la compensation carbone est loin d’être suffisante pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 même en supposant que les émissions mondiales soient divisées par 2 d’ici là. Et globalement, la compensation carbone ne peut intervenir pour atteindre la neutralité qu’une fois les émissions mondiales drastiquement réduites.

D’où la conclusion du rapport Net Zero Initiative : « Compte tenu de l’effort requis, tant pour la baisse des émissions que pour l’augmentation des absorptions, l’atteinte de la neutralité carbone mondiale devra forcément aller de pair avec de profondes et radicales transformations sociotechniques. La neutralité carbone est un concept de rupture. »

 

En conclusion, une société neutre en carbone est une société qui a drastiquement réduit ses émissions au point de pouvoir elle-même les réabsorber. Si des mécanismes comme la compensation carbone auront sans doute une place dans le paysage de cette société, ils ne constituent certainement pas une alternative à la réduction massive et mondiale des émissions de gaz à effet de serre.

 

Ecrit par Adrien Elbaum.

 

Sources :

https://www.europarl.europa.eu/news/fr/headlines/society/20190926STO62270/qu-est-ce-que-la-neutralite-carbone-et-comment-l-atteindre-d-ici-2050

https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2018/03/WG1AR5_SPM_brochure_fr.pdf

http://www.carbone4.com/publication-referentiel-nzi/

https://www.iea.org/reports/energy-efficiency-2019

https://public.wmo.int/en/resources/bulletin/annual-global-carbon-budget

https://twitter.com/valmasdel/status/1287714996810592257

https://jancovici.com/changement-climatique/gaz-a-effet-de-serre-et-cycle-du-carbone/ne-suffit-il-pas-de-planter-des-arbres-pour-compenser-les-emissions/

[1] En première approximation, une forêt en croissance absorbe de l’ordre de 2 tonnes de CO2 par an par hectare de plus qu’une surface cultivée. D’après l’Agence Internationale de Météorologie, en 2015, environ 6 Gigatonnes de CO2 se sont ajoutées à l’atmosphère sans être absorbées par des puits de carbones. On peut confirmer ce nombre en observant l’augmentation du taux moyen de CO2 dans l’atmosphère qui a été de 2,5 à 3ppm (partie par million) par an entre 2010 et 2020. Or le GIEC donne l’équivalence suivante, 1ppm dans l’atmosphère correspond à 2,12 Gt de CO2 et on retrouve donc environ 6 Gigatonnes supplémentaires par an.